Desjoyeaux, du talent partout...
Michel Desjoyeaux, qui s'apprête à remporter dimanche son deuxième Vendée Globe, possède aujourd'hui, et de loin, le palmarès le plus complet de l'histoire de la course au large, avec à son actif la «quadrilogie» du solitaire: Vendée Globe, Route du Rhum, Solitaire du Figaro et Transat anglaise. Autant de victoires que le skipper de Foncia, âgé de 43 ans, a conquises à force de travail, lui dont le talent se décline en plusieurs facettes. Tentative de décryptage d'un personnage qui gagne à être connu...
Michel Desjoyeaux, dit le Professeur, a donné une nouvelle leçon de son talent. (V. Curutchet/DPPI)
Comment devient-on un champion ? Difficile de répondre à cette question tant l'alchimie est compliquée à réaliser. Mais chez Michel Desjoyeaux, c'est sans doute dans son histoire familiale qu'il faut aller chercher les germes de sa réussite. Petit dernier d'une famille de sept enfants, «Mich'» a dû apprendre à se faire une place, comme un grand, au milieu de cette grande fratrie, dirigée par la mère May et le père Henri, l'un des fondateurs de l'école des Glénan, qui s'est installé dans les années 50 à Port-la-Forêt pour y ouvrir un chantier d'hivernage. "Il a sans doute souffert d'un certain manque de reconnaissance, du coup, il a fait son bonhomme de chemin, il s'est fait tout seul, un peu comme dans la pub de Guy Degrenne !", explique Damien Grimont, vainqueur de l'édition 1991 de la Mini Transat, devenu un proche et un convaincu.
S'il s'est «fait tout seul», le double vainqueur du Vendée Globe n'est pas pour autant un solitaire, bien au contraire: "C'est clair qu'il y a des fois où il est un peu monomaniaque, il pense bateau, il vit bateau, il mange bateau, mais à côté de ça, c'est quelqu'un qui a des amis, qui aime recevoir autour d'une bonne bouteille de vin, aime rigoler, a de l'humour. Ce n'est pas un ermite enfermé dans sa tour de carbone", explique Jean-Paul Roux, directeur gnérale de Mer Agitée, la structure montée par le skipper en 1999, qui côtoie son Mich' depuis une vingtaine d'années, sans constater de gros changements dans sa personnalité. "Il y a vingt ans, il était à la fois très proche et très différent de ce qu'il est aujourd'hui. Différent, dans le sens où il s'est bonifié, a gagné des courses, s'est construit une vie personnelle et sportive, proche, parce que les fondamentaux sont là, la fidélité, l'intransigeance envers lui-même, l'exigence."
Et, ajoute Damien Grimont, une curiosité naturelle, preuve d'une vraie sensibilité: "Il est à mon avis très haut dans le coeur des gens, son image passe vachement bien, il est simple, naturel, pas politiquement correct, foncièrement généreux et ouvert sur les autres. Il va s'intéresser avec beaucoup de sensibilité à des gens qui sont dans l'ombre." Sensibilité aux autres mais aussi aux éléments: "Il est sensible à la beauté des choses, ce n'est pas seulement un technicien de l'anticyclone et de la dépression, mais également quelqu'un qui va apprécier un coucher de soleil. Cette sensibilité est aussi quelque chose qui rentre dans la performance." Sportif accompli, Michel Desjoyeaux est aussi un mari et un père de famille qui, à l'abri des ports ou des chantiers, sait se rendre disponible pour sa femme Régine et ses trois garçons adolescents, qui, participent eux aussi à son équilibre et à sa performance. "On ne peut pas comprendre Michel sans comprendre le couple qu'il forme avec Régine, confirme Damien Grimont. Ils sont très complémentaires et surtout indissociables: quand je pense à Régine, je pense à Michel et vice-versa. Et avec ses enfants, il est top, il exerce sur eux une autorité intelligente, il leur parle beaucoup. Ils souffrent certainement un peu de sa médiatisation parce que ce n'est jamais facile d'être «fils de», mais ils s'en sortent vachement bien."
Reste que s'il se montre toujours disponible pour parler de son métier de marin, il se fait bien plus pudique lorsqu'il s'agit de parler de lui: "C'est quelqu'un d'assez introverti, quand on est avec lui, on n'a pas besoin de parler, on ressent les choses", explique Damien Grimont, tandis que l'intéressé lui-même assume cette discrétion: "Je pense que si on voulait être aussi reconnu que les autres, il faudrait qu'on s'y prenne autrement, qu'on fasse un peu plus de people. Et moi, je n'ai pas envie, ce n'est pas mon truc, et de toute façon je serais très mauvais. Ma passion, c'est de faire du bateau à voile, pas de me montrer." Tout est dit...
Desjoyeaux, le Professeur
Le «Professeur», mais d'où vient ce surnom qui colle aux bottes de Michel Desjoyeaux depuis quelques années et que l'intéressé veut bien assumer "à condition que ce soit pour le côté transmission du savoir, pas celui donneur de leçons" ? Le «copyright» revient à Damien Grimont: "On s'est rencontrés sur la Mini Transat en 1991, la seule course que Michel n'a pas gagnée et la seule que j'ai gagnée ! Lors de l'étape aux Canaries, il m'a proposé de venir m'entraîner à Port-la-Forêt et me voilà tombé, après ma victoire miraculeuse, dans l'univers de la Vallée des Fous où j'ai surtout appris que je ne savais pas faire du bateau !" La vallée des Fous, ainsi nommée par Olivier de Kersauson, autrement dit la baie de la Forêt-Fouesnant, repaire des «fous» en question, les Le Cam, Jourdain, Guillemot, Nélias, et Desjoyeaux, qui, depuis une grosse quinzaine d'années, y ont établi leur base arrière, profitant de l'expertise du Pôle Finistère Course au large dont ils sont abonnés à l'année. "Michel m'a pris en main, il m'a appris plein de trucs, c'était le seul de toute la bande à donner tout ce qu'il savait aux autres avec une incroyable générosité, continue Damien Grimont. A partir du moment où il voyait que vous étiez bon esprit, demandeur, il donnait vraiment tout, c'en était même troublant. Mais en fait, le temps qu'il vous transmette son savoir, il avait déjà inventé autre chose !"
Depuis, ce surnom n'a plus lâché l'intéressé, mais certains y ont vu le «côté obscur», faisant passer Michel Desjoyeaux pour quelqu'un d'arrogant. A la veille de l'arrivée, Marc Guillemot confie ainsi: "Le seul truc que je lui reproche, c'est ces commentaires, un manque de chaleur, d'émotion, d'attention par rapport aux autres concurrents. Il a été un peu difficile, un peu prétentieux par rapport aux autres, je ne sais pas s'il se rend compte que ça peut être mal perçu par ceux qui sont en train de se battre sur l'eau, comme lui." Peut-être pas, à en croire Damien Grimont, qui ajoute: "Michel ne triche pas, il est de la trempe d'un Eric Tabarly. Comme lui, il ne compose en rien. C'est vrai qu'il dit parfois des vérités dures à entendre, il est brut de caractère, mais ce n'est pas pour blesser, il ne pense pas ce que les gens vont penser de ce qu'il a dit, ça crée quelques malentendus." Alain Gautier, ancien vainqueur du Vendée Globe, est du même avis: "C'est vrai que ce côté donneur de leçon peut agacer, mais il a l'avantage d'être complètement naturel."
Damien Grimont, qui ne veut retenir que "le sens noble du terme", se porte en faux lorsqu'on ose évoquer une quelconque arrogance chez le «Professeur»: "Quand on a la chance de le connaître de près, on se rend compte qu'il a une vraie générosité intellectuelle, tous ceux qui ont été dans son giron en ont profité, certains n'ont d'ailleurs pas la reconnaissance du ventre. Il en a fait bénéficier des tas de gens car il adore les gens qui ont envie d'apprendre et dans ce cas, il leur donne tout." Et une leçon du «Professeur», ça vaut son pesant d'or...
Desjoyeaux dispose d'une équipe dévouée. (V. Curutchet/DPPI)
Si Michel Desjoyeaux s'est forgé le plus beau palmarès en solitaire qui soit, c'est aussi parce qu'il a su s'entourer, créant en 1999 une écurie de course au large, Mer Agitée, au sein de laquelle il a notamment «couvé» Vincent Riou et Sébastien Josse, à partir d'un principe simple et depuis imité par nombre de skippers: "On est plus intelligent à plusieurs." "La méthode française, c'est une implication de tout le monde à tous les niveaux, le skipper, l'architecte, les bureaux d'études, le constructeur et les différents intervenants techniques, c'est un travail d'équipe piloté par le skipper qui est l'utilisateur, explique Hubert Desjoyeaux, grand frère de Michel et patron du chantier CDK, où a été construit Foncia. Chez les anglo-saxons, il y a un architecte qui dessine le bateau et un skipper qui l'utilise." Inconcevable pour Michel Desjoyeaux qui, s'il entend tout contrôler, ne fait nullement preuve de despotisme, à en croire Jean-Paul Roux: "Parfois, il est un peu provocateur, il nous pique, nous pousse dans nos retranchements, mais tout ça n'est absolument pas fait dans le but de blesser."
Cette «brutalité» n'aurait, selon ses proches, qu'un but: obtenir des autres le meilleur. "Il est dur avec la médiocrité, car il s'est lui-même imposé une rigueur, fruit d'un long travail, ajoute Grimont. Il se défonce pour optimiser les choses, c'est sa passion, mais du coup, il ne compose pas." Jean-Paul Roux abonde: "Avec lui on a le droit de faire des conneries. Par contre, là où on n'a beaucoup moins le droit, c'est quand on fait deux fois la même connerie, ça l'énerve un peu. Michel, il va davantage nous reprocher quelque chose qu'on n'a pas fait parce qu'on n'a pas osé, que quelque chose qu'on a fait et où on s'est trompé. C'est ce qui permet de pouvoir discuter, échanger. S'il était là à imposer, je pense que ce serait absolument impossible de motiver l'équipe et c'est souvent plus riche et plus productif de ne pas être d'accord, il n'attend pas de nous d'être des béni oui-oui." Les «Broken Arms», son équipe de "bras cassés" (le copyright est encore de Damien Grimont !), sont donc vivement conviés à apporter matière grise au projet, et selon le même Grimont, l'échange fonctionne dans les deux sens: "Je pense que pour la vingtaine de personnes qui bossent autour de lui, c'est une chance pour la vie de travailler avec Mich, ils ne sortiront pas les mêmes de cette expérience."
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