Cammas : "Un marathon en F1"
J-1 pour Groupama 3 ! C'est sans doute samedi en soirée que Franck Cammas et ses neuf hommes d'équipage couperont la ligne d'arrivée de leur tour du monde, après environ 48 jours de mer, soit deux de moins qu'Orange 2 le 16 mars 2005. A la veille de déposséder Bruno Peyron du Trophée Jules-Verne, le skipper de Groupama 3 a livré ses dernières impressions.
Derniers moments de barre pour Cammas (Y.Zedda/Groupama)
Un peu plus de 24 heures les gars (interview réalisée vendredi à 10h30, ndlr) ! Ecoutez, on fait avancer le bateau, on est évidemment contents d'être là où on est actuellement, mais le vent est très changeant, ça ne nous permet pas de penser à autre chose, ça nous oblige à nous focaliser sur la bonne marche du bateau. Les nuits sont longues et difficiles parce qu'elles sont noires et souvent avec un vent très variable, on essaie de mettre du charbon et ça nous occupe déjà bien. On est donc concentrés, le vent tourne trop pour pouvoir faire une ligne droite.
Avez-vous tout de même le temps de penser à l'arrivée, à la fête qui vous attend ?
La fête, oui, car on voulait organiser un truc bien, on a donc imaginé des choses. Le reste, on va improviser, on saura très bien le faire !
Quel est votre sentiment au moment de boucler ce tour du monde, Jules-Verne à la clé ?
C'est évidemment une joie d'accomplir ce challenge qui est extrêmement difficile, surtout après un tour du monde plus difficile que je ne l'imaginais au départ. En plus, ça fait quand même quelque temps qu'on s'y attaque, puisque c'est notre troisième tentative. On a eu pas mal de soucis sur les précédentes, on a vraiment dépensé beaucoup d'énergie sur ce projet, c'est génial d'avoir cette réussite au bout sur un parcours mythique avec des bateaux exceptionnels.
"Ça n'a jamais été paisible"
En quoi ce tour du monde a-t-il été plus difficile que vous ne le pensiez ?
C'est long, un tour du monde. On se doit d'être performant chaque minute, surtout quand on s'attaque à un record qui a été mis à une barre très très haute comme celle mise par Bruno Peyron, avec en plus des conditions qui ont été en plus très différentes. La barre était très élevée et c'était impossible d'avoir le moindre relâchement. On l'a vu avec les écarts avec Orange: parfois on était devant, d'autres derrière, ça n'a jamais été paisible, on n'a jamais pu se reposer sur le parcours, contrairement à Orange qui, avec dix jours d'avance au Cap Horn, était dans un autre état d'esprit. Nous, on a dû continuer à batailler tout le temps, notamment ces dernières semaines depuis le Horn, en sachant que les conditions étaient mauvaises et qu'il fallait vraiment forcer pour être à temps à Brest. Donc, c'est vraiment un marathon avec une Formule 1, c'est assez éprouvant moralement et physiquement.
Avez-vous douté ?
Oui, c'était du 50-50, on avait une chance sur deux que ça passe. Ça aurait été très décevant d'arriver en retard, parce que ça fait quelques années qu'on se bat pour ça et rentrer bredouille, c'est difficile à concevoir, mais c'est le jeu. Et si le record était facile, ça nous intéresserait peut-être moins de s'y engager.
Avez-vous pris beaucoup de risques ?
On essaie toujours d'avoir un compromis, mais on est bien obligé de prendre des risques avec ces bateaux. Maintenant, on ne peut pas suivre la route idéale en oubliant les dangers qu'elle peut représenter, donc on choisit notre route en fonction de ces dangers, les glaces, les mers difficiles ou les vents trop forts, on essaie d'avoir le bon compromis, car c'est aussi une course de fiabilité.
"On peut gagner trois-quatre jours"
Comment avez-vous vécu ce tour du monde personnellement ?
Au jour le jour. J'ai essayé de ne pas penser à très long terme, de me concentrer sur le truc. Les premiers dix jours, c'est plus difficile car on sait que le gros morceau est devant soi, après, quand on est au milieu de l'océan Indien ou du Pacifique, on ne pense plus à grand-chose. Après, il y a les étapes qui viennent, comme le Cap Horn, qui montrent l'avancée du bateau et sont à chaque fois des petites cerises sur le gâteau quand on passe. Ça permet de passer le temps et de voir défiler ce tour du monde qu'on ne voit finalement qu'en théorie, car on traverse plutôt des vagues et des cieux qui changent !
Le Cap Horn, c'est forcément un des moments forts ?
Oui. C'est un moment magique dont beaucoup de marins rêvent quand ils ne sont pas encore marins, quand ils sont tout jeunes, moi c'était mon cas. De voir in situ ce caillou-là, c'est quelque chose qu'on attend, on est content d'avoir la photo à côté du caillou, c'est un peu le diplôme du marin qui a réussi à traverser les océans du sud.
Vous avez rencontré des moments difficiles au niveau météo, est-ce possible de faire mieux qu'environ 48 jours ?
Oui, bien sûr, la météo est un peu le juge de paix, on peut gagner énormément grâce à elle. Nous, on a perdu quelques jours notamment en Atlantique Sud à l'aller et au retour, on peut imaginer gagner trois-quatre jours facilement.
Après l'arrivée, la page Jules-Verne sera-t-elle tournée pour vous ?
Cette partie-là, oui. C'était l'objectif du projet Groupama 3, si on arrive au bout, cette page sera tournée. Après, on a la chance avec Groupama de continuer sur des projets extrêmement passionnants, la Route du Rhum puis la Volvo. La Route du Rhum, ce ne sera pas la première, mais la Volvo, ce sera bien nouveau pour moi et pour une équipe française, ce sera tout aussi passionnant. Et dans ce sens, c'est évidemment bien d'avoir vu les mers qui m'étaient inconnues auparavant et que je vais traverser pendant la Volvo, cette expérience va m'aider énormément.






